Critique de Viagr Aboys

chaos post-punk et satire lucide

Il y a chez Viagra Boys ce talent rare d’être à la fois grotesques et lucides, absurdes et pertinents. Viagr Aboys, sorti en avril 2025, n’est pas seulement une suite logique de leur trajectoire déjantée — c’est un pas de côté, une plongée dans un miroir déformant qui reflète notre époque. Moins frénétique que Welfare Jazz, plus désabusé que Cave World, ce nouvel opus creuse le sillon d’un post-punk au goût de satire moite, quelque part entre la gueule de bois et l’épiphanie.

L’animal blessé sous la crasse

Dès les premières secondes de Man Made of Meat, le décor est planté : riffs charbonneux, saxophone râpeux et paroles comme des crachats bien placés. Sebastian Murphy débite ses vers avec l’ironie d’un prophète de comptoir, évoquant OnlyFans, la chirurgie esthétique et la mort de Matthew Perry avec une nonchalance désabusée. Mais derrière les punchlines grotesques, une fragilité perce. Car si l’homme est “fait de viande”, ce n’est pas pour glorifier la chair : c’est pour en souligner la pourriture.

Le morceau donne le ton d’un album paradoxal, où la critique sociale se marie à un regard introspectif, presque tendre. Murphy, récemment sobre, troque les descentes aux enfers pour des montées d’introspection. Et c’est dans ce basculement que l’album trouve sa force.

satire jazzée en costume froissé

Le son des Viagra Boys s’épaissit. Les lignes de basse claquent toujours, les rythmiques cognent avec cette urgence poisseuse qui leur est propre, mais quelque chose a changé : une forme de calme s’installe, comme si la tempête s’était apaisée — ou du moins qu’elle avait changé de direction.

Sur River King, l’album se referme comme un rideau de velours épais. Murphy y livre une ballade bancale et magnifique, où il chante « comme un homme qui apprend à marcher après des années de chute libre ». On y parle de riz cantonais, de paix domestique, de meubles probablement bancals mais aimés. Ce n’est pas une blague — ou si ça l’est, elle est touchante.

Ni rebelles, ni prophètes :
des clowns lucides

Viagr Aboys est un album sur le désenchantement, mais jamais désespéré. Les Viagra Boys ne prétendent rien résoudre, ni même dénoncer avec sérieux. Ils tiennent plutôt un miroir sale à une époque qui ne l’est pas moins. Là où certains groupes post-punk se noient dans le cynisme poseur, eux choisissent la dérision sincère. C’est sans doute ce qui les rend si justes.

Dans un paysage musical souvent obnubilé par la pose et l’attitude, ils proposent une alternative plus radicale : celle de l’honnêteté tordue, de la blague qui fait mal, du refrain qui reste dans la tête mais avec un arrière-goût d’absinthe.

conclusion

Avec Viagr Aboys, Viagra Boys confirme qu’ils sont bien plus qu’un groupe à gimmick. Ils sont devenus les poètes désarticulés d’une génération qui n’y croit plus, mais continue d’avancer, clope au bec et sourire en coin. Un album qu’on écoute d’un trait, puis qu’on réécoute lentement, pour en savourer les bosses, les silences, et les coups de gueule en creux.

Altérité Sonore recommande chaudement.