Une cave sibérienne au cœur de Barcelone
On se serait cru ailleurs. Dans une cave, quelque part entre un squat berlinois et une salle désaffectée d’Irkoutsk, avec ces lumières blafardes, cette humidité dans l’air, ce béton qui avale le son. Et pourtant… on était bien au Wolf, discothèque commerciale de Barcelone. D’ordinaire, on danse sur Katy Perry, ou Bad Bunny. Mais les fans de reggaeton étaient peu présents ce soir-là. Et pour cause, Ploho était sur scène. Comme quoi, même au cœur d’un club calibré pour le dancefloor mainstream, la musique alternative peut surgir, frapper fort, et tout transformer le temps d’un set.
Du givre dans les machines
Ce soir-là, donc, la scène était occupée par Ploho, trio post-punk venu de Novossibirsk, en Sibérie. Une guitare sèche, une boîte à rythmes datée, des nappes de synthés poussiéreuses et la voix grave de Viktor Ujakov, sorte de Ian Curtis du permafrost. Le groupe, fer de lance d’une scène cold wave russophone en plein renouveau, puise dans le désenchantement soviétique pour en tirer une musique à la fois minimale, poétique et puissamment mélodique. Ils sont d’ailleurs souvent associés à leurs camarades de Molchat Doma, avec qui ils ont partagé un morceau, Po kraiu ostrova. Mais là où Molchat flirte parfois avec l’hymne pop dépressif, Ploho reste plus brut, plus rude, presque ascétique.
Langue de glace
Le set déroule une série de morceaux aux titres volontairement cryptiques pour les non-russophones : « Грустная музыка », « Машина работает », « Пыль », etc. (Désolé, on ne fera pas mieux côté alphabet cyrillique, mais promis, ça sonne très bien). Le groupe ne parle presque pas, laisse la musique prendre toute la place, dans un dépouillement cohérent avec leur esthétique.
Clameurs du fond de la salle
Dans la salle, un public étonnamment divers : jeunes aficionados de cold wave, fans de post-punk, curieux attirés par l’affiche, et beaucoup de russophones. Ce sont eux qui ont lancé à pleins poumons des “Ploho ! Ploho !” entre deux morceaux — nous apprenant au passage que ça se prononce Plokho, avec un “kh” bien râpeux (ça veut dire « mal » en russe). Une ironie très post-soviétique pour un groupe qui ne fait pas semblant.
Zakladka
Puis vient le moment suspendu du concert : « Закладка » — Zakladka. Traduction : cachette de drogue. Le titre seul évoque déjà beaucoup, mais c’est sur scène qu’il prend toute sa force. Lent, sombre, obsédant. Une mélodie répétitive qui s’incruste dans le crâne, des paroles marmonnées comme une confession, et une tension sourde qui électrise la salle. Un morceau qui résume tout ce que le groupe sait faire : créer du vertige avec très peu.
En un mot : foncez
Si Ploho passe près de chez vous, ne réfléchissez pas trop. Foncez. Peu de groupes arrivent aujourd’hui à transformer n’importe quel lieu en expérience totale. Ce soir-là, dans une salle plus habituée à Daddy Yankee qu’à Joy Division, ils ont réussi ce tour de force.


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