Molchat Doma chez KEXP : entre brume froide et clarté synthétique

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KEXP, ce temple de la captation live impeccable, a encore frappé. Le 9 mai 2025, c’est Molchat Doma qui s’y colle. Le trio biélorusse y délivre une session condensée, brute et léchée à la fois. À la setlist : Ty Zhe Ne Znaesh Kto Ya et Belaya Polosa, extraits du dernier album, accompagnés de deux monuments de leur discographie : Tancevat et, évidemment, l’inévitable Sudno.

Alors ce live ? Sublime. Hypnotique. Implacable.

KEXP n’a plus rien à prouver côté production. Ici, tout est mis en place pour que le groupe puisse dérouler : Egor Shkutko au chant, silhouette droite, presque absente, mais voix pleine, grave, profonde – un Dave Gahan d’outre-Pripyat. Roman Komogortsev, multitâche du synthé et de la guitare, pose la matière froide avec une précision clinique. Et Pavel « Pablo » Kozlov, l’animal secret de la formation, martèle sa batterie électronique comme un chaman new wave, toujours en tension, toujours en rythme.

Ce live donne à voir et à entendre ce que Molchat Doma sait faire de mieux : transformer l’épure en intensité, faire danser les ombres.

Ty Zhe Ne Znaesh Kto Ya. Tu ne sais pas qui je suis. Ce morceau ouvre la session avec une intensité palpable. Une entrée en matière brute, sans détour, portée par une ligne de synthé EBM droite comme un couperet. Le morceau avance avec froideur, mais dit l’essentiel : l’invisibilité, l’effacement, ce sentiment glaçant d’être à côté du monde, jamais vraiment dedans. Egor Shkutko n’interprète pas : il constate, il déclare — « Tu ne me vois pas, tu ne sais pas qui je suis » — avec cette voix retenue, presque fantomatique, qui serre sans crier. Derrière cette douleur muette, les machines battent comme un cœur mécanique. C’est fort, puissant, dansant.
Un concentré de Molchat Doma : mélancolie synthétique, tension contenue, et cette capacité troublante à faire danser l’absence.


Belaya Polosa. Bande blanche. Une éclaircie dans le tumulte, un souffle dans la tempête. Ce morceau, baigné de nappes synthétiques à la Depeche Mode et traversé de guitares brumeuses, ouvre un espace de vulnérabilité rare. C’est une chanson qui ne crie pas, mais qui vacille doucement – et c’est encore plus bouleversant. On y sent le poids des jours gris, le vertige de l’épuisement mental, mais aussi ce fragile instinct de survie. Celui qui pousse à continuer, à espérer, même quand plus rien ne semble tenir. Belaya Polosa, c’est la lumière au bout d’un tunnel. Ou… peut-être juste une pause dans l’obscurité.


Tancevat. Danser. Un ordre, une urgence. C’est le morceau qui dit : si tu ne bouges pas maintenant, tu ne bougeras plus jamais. Le rythme est sec, droit, implacable. La basse pulse comme un cœur électronique. Les synthés tournent, entêtants, presque rituels. Ce n’est pas une fête, c’est une libération. Danser pour oublier. Danser pour tenir debout. Danser pour expulser la douleur sans avoir à la dire. Dans l’énergie froide de ce morceau, il y a une chaleur désespérée. Celle des corps qui cherchent à ne pas s’effondrer.


Sudno. Le navire. Le morceau devenu culte. Le chant noir qui a traversé les algorithmes pour toucher à l’os. À l’origine, un poème du russe Boris Ryzhy, lui-même hanté par la mélancolie. La chanson parle de vide, de lassitude, de mort – mais sans jamais tomber dans le spectaculaire. Tout est feutré, dissous dans une reverb sourde. Et pourtant, ça touche. Profondément. Peut-être parce qu’on y entend ce que beaucoup n’osent pas dire. Sudno ne sauve pas, mais il console. C’est un morceau qui s’écoute seul, de nuit, avec le monde au ralenti. Une berceuse pour ceux qui ont trop pensé.

On avait déjà eu la chance de les voir en décembre dernier. Une prestation solide. Pas de fioritures, mais une scénographie millimétrée : néons verts, nappes de fumée, ambiance de bunker désaffecté. Le tout pour mieux laisser la musique irradier. Le seul hic ? Un public un peu trop sage, presque en léthargie, qui ne s’éveille qu’au moment du rappel. Il faut croire que Sudno, devenu mème malgré lui, a encore ce pouvoir de résurrection. Rappelons que c’est ce titre qui, propulsé par TikTok, a sorti le groupe de l’underground post-soviétique pour l’amener sous les projecteurs du monde.

Aujourd’hui, Molchat Doma est une valeur sûre. Sur scène, ils tiennent la distance. En live session, ils la subliment.