Paris, Accor Arena. Il est de ces soirs où tout vibre d’avance. Où l’air, chargé d’électricité, semble connaître le programme avant nous. Ce soir-là, l’attente n’est pas fébrile : elle est électrisante, presque cérémonielle. Dans les gradins comme dans la fosse, une foule bigarrée mais unie par un style codifié—bermudas pastels, perruques roses, chapkas d’hiver en plein mai—revêt les costumes d’une liturgie dédiée à Tyler, The Creator. IGOR, Call Me If You Get Lost, Chromakopia : plus que des albums, des identités éphémères habitées.
Acte I – Préludes contrastés : l’énergie brute puis la chute
Paris, Texas, en ouverture, déboule avec une fraîcheur abrasive. Posture de skateurs, micro partagé entre DJ et frontman, riffs tranchants : un souffle punk dans une enveloppe hip-hop. C’est sale, c’est sincère. Une claque inattendue qui fait lever les têtes et brouille les attentes. À surveiller de très près, tant leur proposition hybride évoque un croisement entre Rage Against the Machine et les Beastie Boys.
Mais l’enthousiasme vacille à l’arrivée de Lil Yachty, figure attendue… et absente. Flow absent, regard ailleurs, énergie au plancher. Une performance monochrome, presque ennuyeuse, noyée sous le poids d’un luxe ostentatoire qui sonne faux. Même les plus indulgents semblent scroller mentalement jusqu’à l’arrivée du maître de cérémonie.
Acte II – Cinéma en temps réel : Tyler, metteur en scène de lui-même
Puis Tyler surgit. Sur son conteneur vert fluo, monument devenu signature. L’effet est immédiat : tempête sonore, visuel chirurgical, présence incandescente. Il n’interprète pas ses titres, il les incarne. Chaque morceau devient tableau, chaque mouvement, chorégraphie maîtrisée jusqu’à l’excès. Et pourtant, jamais froid, jamais distant. Un chaos méthodique, à la frontière du théâtre physique et du concert total.
Mais c’est l’instant de bascule, celui qui fait basculer le concert du très bon vers l’inoubliable, qui survient sur Sticky. Tyler traverse la salle suspendu, façon messie pop-rap, pour rejoindre une seconde scène transfigurée en salon art déco. Canapé en velours, bac à vinyles, lumière tamisée : la démesure laisse place à l’intime. Il y ressort les souvenirs, un à un, en rejouant ses classiques comme on feuillette un album photo. Là, allongé, presque vulnérable, il offre un moment de pure magie. Suspendu. Hors du temps.
Acte III – Retour au chaos, embrasement final
Puis l’explosion. Retour sur la scène principale pour un finish incendiaire. Who Dat Boy retourne littéralement la salle, avant un dernier featuring avec Doechii sous une pluie de feux d’artifice. Pas un effet gratuit : un bouquet final logique, organique, au service d’un show pensé dans ses moindres détails.
Conclusion – Un spectacle total, entre chair et concept
Plus qu’un concert, Tyler, The Creator a livré une œuvre scénique complète. Un spectacle total où la mise en scène épouse l’émotion, où la performance dépasse la musique. Rien d’artificiel, tout est vécu. Dans cette Accor Arena transformée en amphithéâtre postmoderne, le public n’a pas simplement assisté à un live. Il a été traversé par une œuvre mouvante, hybride, transgenre dans tous les sens du terme.
On en ressort vidé, émerveillé, transformé.
Comme après un très grand film.


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