Boards of Canada : Tomorrow’s Harvest, douze ans de beauté post-apocalyptique

Boards of Canada by pudstah

Le 4 juin 2013 sortait Tomorrow’s Harvest, dernier album en date du duo écossais Boards of Canada. En cette veille d’anniversaire (nous sommes le 2 juin 2025), il nous semblait essentiel de revenir sur l’œuvre discrète, presque fantomatique, de ce groupe que nous tenons pour l’un des plus précieux secrets de la musique électronique contemporaine.

Une création hors du temps

Formés par les frères Michael Sandison et Marcus Eoin, Boards of Canada façonne depuis les années 90 une musique faite de textures brumeuses, de souvenirs flous et de nappes analogiques comme sorties d’un vieux magnétoscope oublié dans une école primaire désertée. À la croisée d’Aphex Twin (pour l’étrangeté granuleuse et les mélodies cryptiques) et de Brian Eno (pour le travail atmosphérique et contemplatif), leur univers convoque autant l’émotion pure que le trouble.

Leur rareté discographique – quatre albums en près de trois décennies – n’a fait qu’amplifier leur aura quasi-mystique.

Tomorrow’s Harvest : le crépuscule urbain

Album de l’effondrement, Tomorrow’s Harvest explore un monde post-apocalyptique à travers des textures industrielles, des arpèges glaçants et une rythmique minimale. C’est une bande-son pour villes mortes, où chaque morceau semble évoquer un souvenir d’un avenir qui n’a jamais eu lieu.

Parmi les morceaux les plus marquants, “Telephasic Workshop” incarne parfaitement cette étrangeté hypnotique, avec ses boucles vocales méconnaissables et ses nappes lugubres. On retiendra aussi le glaçant “Reach for the Dead”, une immersion en terrain désolé, presque cinématographique, où chaque note semble suspendue dans la poussière.

Et puis il y a “Telepath” — une minute de transmission mentale perturbée, composée de fragments de voix à peine audibles, entrecoupés de silences angoissants. Un morceau quasi-invisible qui hante plus qu’il ne s’écoute.

Nos sons préférés

Même si Tomorrow’s Harvest occupe une place particulière dans notre cœur (et dans notre étagère), notre coup de foudre absolu reste “Everything You Do is a Balloon”. Un morceau d’une grâce infinie, comme si le monde s’effondrait doucement dans un rayon de lumière.

Juste derrière, “Peacock Tail”, issu de The Campfire Headphase, incarne à merveille cette capacité de Boards of Canada à faire danser l’émotion sur une ligne de basse molletonnée, comme un souvenir heureux qui refuse de disparaître.

Et que dire de Music Has the Right to Children ? Album fondateur, vertigineux, mystérieux. Difficile d’en détacher un seul titre. Peut-être l’iconique “Olson”, courte berceuse mélancolique, ou “Roygbiv”, merveille de synesthésie synthétique qui donne des couleurs à la nostalgie.

Hantologie : la musique des souvenirs perdus

Aujourd’hui, Boards of Canada est souvent cité comme l’un des précurseurs de la hantologie musicale. Un courant né au croisement de la théorie de Mark Fisher et de la musique électronique, qui vise à convoquer les souvenirs culturels d’un futur qui ne s’est jamais réalisé. Il s’agit d’une esthétique faite de brouillard analogique, de voix déformées, de bandes magnétiques à demi-effacées.

C’est une musique de la mémoire absente. Une tentative de saisir ce que nous avons oublié, ou que nous n’avons jamais eu.

En conclusion

Boards of Canada, c’est l’altérité sonore par excellence. Une musique qui ne flatte jamais, mais qui émeut profondément. Un art de l’ombre, discret, essentiel. Et à deux jours du douzième anniversaire de Tomorrow’s Harvest, on ne peut que recommander à tous les amateurs de territoires sonores singuliers de (re)plonger dans ce catalogue hanté.

Et peut-être, en écoutant “Everything You Do is a Balloon”, de se souvenir de ce que l’on croyait avoir oublié.