Lifeguard – Ripped and Torn : sous tension permanente

Lifeguard Ripped and Torn sous tension permanente

Dès les premières mesures de It Will Get Worse, le ton est donné : ce disque ne demandera pas la permission d’exister. Il s’imposera, sec, tendu, abrupt, comme une rafale de vent qui claque la porte. Premier album du trio de Chicago, Ripped and Torn ne cherche pas à plaire. Il veut secouer. Et il le fait bien.

Une mue bruitiste depuis les sous-sols de Chicago

Lifeguard, c’est l’alliance de trois figures émergentes de la bouillonnante scène indie de Chicago : Kai Slater (guitare/chant), transfuge du groupe Horsegirl et activiste zine avec son propre Hallogallo ; Asher Case (basse/chant), au jeu mélancolique et obsédant ; et Isaac Lowenstein (batterie), frère de Penelope Lowenstein (Horsegirl également), au groove saccadé et intuitif. Nés dans la fureur des concerts de garage, les trois musiciens ont grandi ensemble autour d’une même idée : faire du bruit une forme de langage. Depuis leurs premières démos, leur intensité scénique marque les esprits. Et ce disque en capture toute la nervosité.

DIY, fanzines et radicalité sonore

Ancrés dans la scène DIY locale, entre shows improvisés et publications artisanales, les membres de Lifeguard revendiquent un esprit farouchement indépendant. Kai Slater, déjà actif avec son zine Hallogallo, incarne cette volonté de rester hors des circuits balisés. Le trio trace sa route en dehors des codes, et leur signature chez Matador n’a pas modifié cette posture : elle leur donne simplement une caisse de résonance plus large.

Entre fureur et précision, un manifeste sonore

Produit par Randy Randall (No Age), Ripped and Torn oscille entre secousses post-punk, torsions noise et étranges pauses dub. On pense parfois aux disques les plus instables de This Heat ou aux fulgurances de Women. Mais Lifeguard ne cite pas, il taille dans la masse. Le disque est court (30 minutes), mais chaque morceau y est ciselé comme un cri parfaitement dosé.

Under Your Reach et Shimmer and Disappear viennent tempérer l’assaut avec une basse mélodique et des motifs rythmiques presque dansants, tandis que How To Say Deisar explore des brisures hypnotiques à la frontière de l’ambient bruitiste. Plus loin, Music for 3 Drums flirte avec l’installation sonore sans jamais rompre avec l’intensité qui habite l’ensemble.

Ce qui frappe, c’est la capacité à doser les contrastes. Chaque accalmie contient une menace latente. Chaque montée en tension est soigneusement articulée. Le son est rêche, parfois dissonant, mais jamais vide. Il évoque un inconfort diffus, celui d’une jeunesse hyperconsciente, confrontée à l’absurde.

Ripped and Torn est un cri contenu, prêt à éclater. Celui d’une génération qui ne s’excuse pas, qui refuse le lissage et la complaisance. Lifeguard ne documente pas l’époque : il l’incarne, dans sa fragilité, son tumulte, son urgence. Un disque nécessaire. Et profondément vivant.