Chez Alterité Sonore, on considère qu’un morceau ne devient intéressant qu’à partir de la huitième minute. On aime les dissonances bulgares en 11/4, les Lituaniens qui pètent dans des trombones rouillés, et les groupes de noisy art rock moldaves qui répètent dans des parkings vides sous des abattoirs désaffectés. Un bon morceau, selon nous, doit être incompréhensible, idéalement chanté en dialecte occitan par quelqu’un qui pleure.
Pourquoi ? Parce qu’on est des pédants austères, constipés de la joie, avec un balai coincé dans le fond sonore — et dans d’autres zones stratégiques, probablement.
Mais parfois… parfois, il est deux heures du matin, il pleut vaguement sur le périph’, et on se retrouve à chanter du Alanis Morissette en serrant le volant un peu trop fort.
Et là, plus rien ne va. Ou plutôt : tout va.
Catégorie : Ouin ouin ma vie
Natalie Imbruglia – Torn
Un classique. Premier amour, première gifle émotionnelle, premier playback dramatique devant le miroir. Il y a dans Torn une désespérance si polie qu’elle devient presque contagieuse. Natalie chante qu’elle est “cold and ashamed, lying naked on the floor”, et nous, on vit ça comme un appel universel à s’enrouler dans une couette et repenser à cet ex de 2012. C’est du ouin-ouin de haute volée, en pull gris loose.
James Blunt – 1973
On sait. On devrait parler de You’re Beautiful, mais non. C’est 1973 qui nous attrape. Il y a un piano mélancolique, des paroles qui évoquent une époque qu’on n’a pas connue et un bar espagnol fictif (Simonaaaa). Blunt, c’est le roi du spleen confortable. On a l’impression qu’il a pleuré sur une serviette chaude d’hôtel trois étoiles.
Lady A – Need You Now
Ah, la country de rupture à l’américaine. Tout y est : l’appel bourré à minuit, la solitude texane, le frisson des harmonies. Lady A, anciennement Lady Antebellum (changement de nom en 2020 pour prendre un peu de distance avec un mot associé à l’esclavage sudiste… ambiance), nous livre ici une masterclass en nostalgie désespérée. On dirait un téléfilm triste, mais en Dolby Surround.
Catégorie : Gros beauf, no stress
Laurent Wolf – No Stress
Le morceau s’appelle No Stress. Autotune sur voix robotisée, instru en forme de mojito tiède, et la sensation étrange d’être à une soirée du CE de l’agence immobilière de ton oncle. Et pourtant, on bouge la tête. Pas fort. Mais un peu. On ne sait pas pourquoi. La techno de salle d’attente de boîte de nuit a parfois des effets secondaires.
Edward Maya & Vika Jigulina – Stereo Love
Le son de cette flûte roumaine dans une boîte de conserve. Le clip tourné sur Windows Movie Maker. L’ambiance plage et rouge à lèvres fluo. Et pourtant : ça fonctionne. On a l’impression de rentrer d’un été 2009 qui n’a jamais existé. Nostalgie d’un truc qu’on n’a jamais vraiment aimé. Mais c’est trop tard.
Inna – Amazing
Inna, c’est la cousine de l’été. Elle arrive sans prévenir, elle met la musique trop fort, et elle dit « amazing » comme si elle commandait un cocktail. On rit, on danse, on baisse le son parce que les voisins… puis on remonte un peu. Juste pour entendre le refrain. Parce que ouais. C’est amazing.
Alors, honte ou plaisir ?
Il serait utile de s’interroger sur ce que le mot guilty sous-entend dans l’expression guilty pleasure. Pourquoi devrait-on se sentir coupable d’aimer une chanson populaire, mélodique, sentimentale, ou simplement accessible ? Pourquoi tant de plaisirs musicaux doivent-ils être relégués à la sphère privée, dissimulés derrière le second degré ou l’ironie ?
Les morceaux que l’on cite souvent comme honteux sont très fréquemment associés à des publics méprisés : les adolescentes, les classes populaires, les femmes, ou les personnes perçues comme trop émotives. Ce rejet n’est pas neutre. Il porte en lui des relents de mépris de classe, où ce qui est « grand public » serait forcément inférieur. Il traduit aussi, parfois, une gêne vis-à-vis de la vulnérabilité, de l’expression directe des émotions, et donc — dans certains cas — une forme de virilisme ou d’homophobie latente.
Se moquer d’un homme qui écoute une ballade romantique ou une chanson de rupture chantée par une femme, c’est rarement une simple plaisanterie. C’est aussi une manière d’assigner les goûts à des normes de genre, de rappeler ce qu’un « homme » est censé aimer ou non, de tracer des frontières symboliques entre ce qui serait « admirable » et ce qui serait « ridicule ».
Mais en réalité, il n’y a pas de hiérarchie objective entre les œuvres. Aucune chanson ne vaut plus qu’une autre par essence. Ce qui compte, c’est ce qu’elle déclenche. L’émotion, le souvenir, le lien qu’elle crée. La musique est un langage universel et profondément personnel. Elle traverse les appartenances sociales, les cultures et les clichés.
Alors plutôt que de juger ce que les autres écoutent, peut-être faut-il apprendre à écouter ce que cela signifie pour eux. Derrière chaque guilty pleasure, il y a souvent une vérité sincère, une fragilité, une histoire. Et cela mérite bien plus d’attention que de moqueries. Et puis sincèrement, entre une émission naturelle dans un cuivre balte et No Stress, on a vite fait notre choix.


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