The Bends de Radiohead a 30 ans : un disque charnière, brut et fragile

radiohead at heineken music hall by Michell Zappa

Sorti le 13 mars 1995, The Bends fête ses 30 ans cette année. Deuxième album de Radiohead, il marque une transition décisive : encore enraciné dans les structures classiques du rock alternatif des années 90, il esquisse déjà les élans plus expérimentaux qui feront la singularité du groupe. Trente ans plus tard, il reste un jalon essentiel — dans l’histoire du rock, mais aussi dans celle de nombreux musiciens anonymes.

Un son plus ample, une douleur plus contenue

The Bends n’est pas encore l’odyssée électronique d’OK Computer, ni l’épure tourmentée de Kid A. Mais il n’est plus non plus Pablo Honey et ses réminiscences grunge. C’est un album de tension : entre l’intime et le déchaîné, le cri et le silence. Le groupe y affirme sa voix — et ses voix — dans une écriture plus mûre, des arrangements plus complexes, des choix esthétiques plus audacieux.

My Iron Lung : la déflagration

À l’écoute de My Iron Lung, impossible de ne pas sentir le déclic. Une chanson au goût de métal, de rouille et de refus. Ce son de guitare, abrasif, distordu, presque malpoli, est une révolution intime pour quiconque a tenu un instrument dans sa chambre (l’auteur de ce texte sait de quoi il parle). C’est avec ce morceau que beaucoup ont découvert la Whammy, cette pédale qui vrille les hauteurs et ouvre les possibles — popularisée aussi par Tom Morello, mais ici au service d’une angoisse plus retenue, presque claustrophobe.

Just : la frénésie mathématique

Autre moment fort : Just, et son riff affolé, qui semble se jouer de ses propres règles. C’est une chanson qu’on aime reprendre en groupe, pour le plaisir du chaos contrôlé. Une structure éclatée, un chant à la limite de la rupture, et cette urgence si caractéristique du rock des années 90, qui veut tout dire sans tout révéler.

High and Dry, Fake Plastic Trees : la mélancolie plane

À l’opposé du spectre, des morceaux comme High and Dry ou Fake Plastic Trees dévoilent une vulnérabilité rare. Ballades écorchées, elles donnent à entendre un autre visage du groupe : celui d’une fragilité assumée, d’une sincérité qui désarme. La voix de Thom Yorke, aérienne, presque brisée, y plane comme un souffle.

Street Spirit (Fade Out) : l’hypnose

Et puis, il y a Street Spirit. Dernier morceau de l’album, conclusion fantomatique. Un arpège répété à l’infini, un rythme en spirale. C’est une prière, ou une malédiction. Ce morceau a hanté toute une génération — guitaristes, auditeurs, rêveurs. Rien ne semble y bouger, et pourtant tout tremble.

L’héritage d’un “classique”

Dire que Radiohead est un groupe majeur n’a rien d’original. Mais The Bends, souvent éclipsé par les chefs-d’œuvre à venir, reste l’un de leurs disques les plus influents. Il a nourri des milliers de groupes alternatifs. Il a façonné des imaginaires. Il a donné envie de jouer, de crier, de ralentir, d’écrire.

Il y a des albums qui forgent une époque. D’autres forgent des vocations. The Bends fait partie des deux.