Le 5 février 2016, DIIV sortait Is the Is Are, un deuxième album très attendu après l’impact d’Oshin en 2012. Dix ans plus tard, le disque apparaît comme le véritable tournant de leur trajectoire : celui où le groupe quitte définitivement l’image d’espoir shoegaze élégant pour entrer dans une zone plus dense, plus personnelle, plus risquée.
C’est, selon nous, leur meilleur album (et la concurrence est réelle tant leur discographie est cohérente).
Un contexte tendu, une fabrication chaotique
Entre 2013 et 2015, la conception du disque est ralentie par une série d’événements qui fragilisent le groupe. Arrestation de Zachary Cole Smith pour possession de drogue, dépendance, polémiques autour de certains membres, instabilité interne : l’élan presque insouciant d’Oshin disparaît.
Le projet démarre pourtant rapidement après la tournée du premier album. Plusieurs morceaux sont testés en concert dès 2013. Mais les premières sessions d’enregistrement, notamment avec Chet “JR” White (Girls), sont abandonnées. Smith juge le résultat trop propre, trop maîtrisé, en décalage avec son état mental du moment.
Il décide alors de reprendre la production lui-même. Ce choix prolonge encore le calendrier mais lui permet de garder un contrôle total sur le son et l’intention. L’album est finalement enregistré à Brooklyn, notamment au Strange Weather Studio et au Bunker, et publié chez Captured Tracks.
Le résultat dépasse l’heure, avec 17 titres. Un format presque excessif pour l’époque. Certains critiques évoquent un manque d’édition, estimant que l’album aurait gagné à être resserré. Smith, lui, assume cette longueur : il veut un disque qui reflète un processus, pas une compilation optimisée.
Un titre à l’image de son auteur
Le nom Is the Is Are vient d’un poème expérimental commandé pour le projet, composé de phrases grammaticalement bancales. Le titre joue volontairement avec une structure qui semble correcte mais qui ne l’est pas tout à fait.
Ce choix n’est pas anodin. Il traduit un état de confusion, une logique interne désordonnée mais cohérente dans son propre système. Une manière, aussi, de signaler que le disque sera moins limpide que son prédécesseur.
Une évolution nette par rapport à Oshin
Dès les premières minutes, la différence est perceptible. La voix de Smith est plus en avant dans le mix. Les paroles sont plus audibles. Là où Oshin cultivait le flou et la distance, Is the Is Are adopte une écriture plus frontale.
Les thèmes sont explicites : dépendance, isolement, doute, fatigue morale, besoin de reconstruction. Le disque ne raconte pas une histoire linéaire, mais il donne le sentiment de documenter une période précise de crise personnelle.
Musicalement, DIIV élargit sa palette. Les guitares restent centrales, mais les structures s’allongent et gagnent en tension. On retrouve la brume shoegaze des débuts, mais aussi des rythmiques post-punk plus tendues et des répétitions proches du krautrock. Certains morceaux semblent presque conçus comme des spirales, construits sur l’accumulation plutôt que sur le contraste.
Le groupe ne se contente plus de revisiter un héritage 90s. Il l’adapte à une sensibilité plus abrasive.
Des morceaux qui ont résisté au temps
L’un des atouts majeurs du disque reste son homogénéité. Malgré sa longueur, il contient peu de titres anecdotiques.
“Waste of Breath” conserve une efficacité immédiate, avec une tension presque sèche qui tranche avec la douceur apparente du son.
“Yr Not Far” demeure l’un des sommets mélodiques du groupe, simple en surface mais profondément marquant.
“Out of Mind” s’appuie sur la répétition pour installer un climat hypnotique, typique de la seconde moitié de l’album.
Et “Under the Sun” est devenu un classique du répertoire de DIIV, concentré de mélancolie ample et de précision instrumentale.
Beaucoup d’autres titres pourraient prétendre à cette place. La densité du disque crée une concurrence interne permanente.
Une sortie marquée par l’instabilité
Quelques semaines après la sortie, Zachary Cole Smith annonce entrer en traitement longue durée pour addiction. Plusieurs dates européennes sont annulées. L’album se retrouve associé à cette période de mise à l’arrêt forcée.
Avec le recul, cette séquence renforce son statut particulier : Is the Is Are apparaît comme le témoignage d’un groupe au bord du déséquilibre, avant une nécessaire reconstruction.
Réception et héritage
À sa sortie, l’album reçoit des critiques globalement positives. Sa richesse est saluée, sa durée discutée. Il atteint la 81e place du Billboard 200, signe que DIIV a élargi son audience au-delà du cercle strictement indépendant.
Dix ans plus tard, il est régulièrement cité comme l’un des disques importants du shoegaze des années 2010, même si le réduire à ce seul genre serait limitant. Il capte un moment où l’indie américain cherche à conjuguer ampleur sonore et vulnérabilité assumée.
Dix ans après
En 2019, Deceiver proposera un son plus lourd, plus sombre, presque grunge, confirmant la capacité du groupe à évoluer. Mais Is the Is Are reste ce point d’équilibre fragile, cette zone intermédiaire où DIIV accepte d’exposer ses failles sans renoncer à l’ambition formelle.
Dix ans plus tard, le disque n’a rien perdu de sa cohérence. Il ne sonne pas daté. Il garde cette tension entre beauté mélodique et instabilité latente.
Un album clé des années 2010, un pivot dans la carrière de DIIV. Et, pour nous, le plus abouti.


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