Dix ans après son dernier véritable album marquant, Guizmo signe son retour avec La Tanière. Un comeback forcément chargé symboliquement pour un artiste qui a longtemps incarné une certaine idée du rap français brut : celui des nuits trop longues, des appartements étouffants et des textes écrits comme des aveux.
Un retour attendu pour l’un des rappeurs les plus marquants de sa génération
Le Renard est revenu. Mais il n’est plus tout à fait le même.
Il y a une violence sourde dans la façon dont on écoute certains artistes. Une violence qu’on ne s’avoue jamais complètement. On aimait Guizmo, le “vrai”, celui d’avant, parce qu’il était cassé. Parce que ses textes sentaient le bitume humide, l’alcool bas de gamme et les matins sans lumière. Chaque album ressemblait moins à un projet musical qu’à une confession arrachée.
On l’écoutait comme on regarde une plaie ouverte : pour sa vérité, pour sa laideur presque belle, pour cette impression trouble de voir quelqu’un souffrir à notre place.
La Tanière sort aujourd’hui. Guizmo va mieux. Et c’est peut-être précisément ce qui dérange.
Critique de La Tanière : un album maîtrisé, mais sans urgence
Musicalement, La Tanière est un album propre. Très propre. Les prods sont solides, les flows maîtrisés, les instrus respirent. Mais c’est précisément le problème : ça respire trop bien.
Le Guizmo de Renard ou de Lamine avait cette manière d’écraser ses mots contre les prods, de rapper comme quelqu’un qui avait trop de choses à sortir et pas assez d’air pour le faire. Une urgence presque physiologique.
Ici, les morceaux prennent leur temps. Ils s’installent. Ils ne débordent jamais vraiment.
Guiz Corleone avec Freeze Corleone est techniquement irréprochable : deux écritures denses, opaques, méthodiques. Mais même là, on reste dans la démonstration de maîtrise plus que dans la nécessité. Carta de Séjour avec La Fouine touche quelque chose de plus vrai : deux gamins des mêmes tours qui reviennent ensemble sur scène, et pendant quelques minutes, la géographie commune fait ce que les textes n’arrivent plus totalement à produire.
Le reste s’écoute facilement, sans jamais provoquer ce moment où tout s’arrête autour du morceau.
Pourquoi préférait-on Guizmo quand il allait mal ?
Il faut poser la question franchement, parce qu’elle est autant politique qu’esthétique : pourquoi préférait-on Guizmo quand il était au fond ?
Qu’est-ce que ça raconte de nous de n’accorder de valeur à l’authenticité qu’aux artistes encore en train de sombrer ?
Il y a là une forme de voyeurisme de classe. On exige des artistes issus des milieux populaires qu’ils restent dans leur condition pour que leur parole continue d’être jugée “vraie”. Dès qu’un rappeur réussit, il aurait forcément trahi quelque chose : son quartier, sa douleur, son public.
Cette logique est profondément réactionnaire. Elle enferme les individus dans leur origine comme dans un destin fixe. Elle refuse à Guizmo le droit le plus simple : celui d’avoir enfin une vie stable.
La Tanière, un album de mémoire plus que de survie
Mais il reste malgré tout une réalité difficile à ignorer : l’art naît souvent d’une tension réelle.
Et chez Guizmo, cette matière première, c’était la friction quotidienne avec une existence abîmée. Villeneuve-la-Garenne, les immeubles, les bouteilles de Ballantine’s qui servent à la fois de décor, de studio et d’anesthésie.
Quand cette friction disparaît, qu’est-ce qu’il reste ?
Ce qu’il reste, c’est La Tanière. Un album de quelqu’un qui se souvient.
Et il existe une différence irréductible entre témoigner et se souvenir, entre écrire pour survivre et écrire parce qu’on maîtrise désormais parfaitement le métier.
Le casting raconte ça à sa manière : Soprano pour l’ouverture grand public, La Fouine pour la fraternité de bitume, Freeze Corleone pour conserver une crédibilité technique. Tout est réfléchi, équilibré, cohérent.
Guizmo joue désormais le jeu de l’industrie avec le calme de quelqu’un qui en connaît les règles depuis longtemps et qui a décidé, cette fois, de ne plus faire semblant de les ignorer.
Ce n’est pas une trahison morale. C’est une transformation sociale.
Verdict : faut-il écouter La Tanière de Guizmo ?
Oui, mais pas pour retrouver le Guizmo d’avant.
La Tanière n’est pas un grand album de survie comme André, La Banquise, Lamine ou Renard. C’est un disque plus posé, plus réfléchi, parfois plus froid aussi. Un album qui regarde le passé au lieu de vivre dedans.
Et au fond, c’est peut-être normal.
On lui doit au moins ça : ne pas lui reprocher d’aller bien. Ne pas transformer notre nostalgie en exigence esthétique.
Guizmo a survécu à une existence qui en a détruit d’autres. C’est probablement une victoire plus importante que n’importe quelle chronique.


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