Beauregard 2026 : de la douceur, de la fureur… et des coups de cœur

Shame beauregard

Avec 160 000 festivaliers réunis sur quatre jours, Beauregard 2026 signe une édition record et confirme un peu plus son statut de plus grand festival de Normandie. Fidèle à son ADN, le rendez-vous caennais a une nouvelle fois proposé une programmation où blues, rock, rap, pop, électro et chanson se sont côtoyés avec une étonnante cohérence.

Nous étions présents le samedi 4 juillet. Une journée riche en émotions, entre grandes confirmations, belles découvertes et quelques frustrations.

Christone « Kingfish » Ingram, une véritable leçon de blues

Difficile d’imaginer meilleure entrée en matière.

À seulement 27 ans, Christone « Kingfish » Ingram s’impose déjà comme l’un des plus grands guitaristes de blues de sa génération, et cela saute immédiatement aux yeux sur scène.

Évidemment, sa technique impressionne. Les solos sont d’une fluidité remarquable, toujours au service des morceaux plutôt que de la démonstration. Mais le concert ne repose pas uniquement sur son talent de guitariste. Sa voix, puissante et profondément expressive, donne une véritable intensité à chacune de ses interprétations.

Autour de lui, le niveau est tout aussi impressionnant. Bassiste, batteur et claviériste forment un groupe d’une précision redoutable, capable de passer avec une facilité déconcertante des moments les plus délicats aux envolées les plus explosives.

Le tout est porté par une vraie proximité avec le public. Le moment où Kingfish descend jouer un long solo au milieu des festivaliers résume parfaitement l’esprit du concert : spectaculaire, généreux et profondément humain.

shame, une légère frustration

C’était probablement le concert que nous attendions le plus de la journée.

Les Londoniens de shame se sont imposés ces dernières années comme l’un des groupes majeurs du renouveau post-punk britannique. Entre l’urgence d’Idles et l’énergie chaotique de Viagra Boys, la voix de Charlie Steen rappelle d’ailleurs parfois celle de Sebastian Murphy, tous les ingrédients semblaient réunis.

Alors, déception ? Pas vraiment. Mais une sensation de rendez-vous seulement à moitié réussi.

Le groupe, lui, n’a rien à se reprocher. Les musiciens sont impeccables, Charlie Steen occupe parfaitement la scène et le bassiste, infatigable, multiplie les allers-retours d’un bout à l’autre du plateau. Les morceaux fonctionnent très bien en live, avec une mention spéciale pour Cutthroat, dont le riff reste longtemps en tête.

Le véritable problème venait davantage du contexte. Programmé en fin d’après-midi, shame s’est retrouvé face à un public encore clairsemé et parfois un peu timide. L’énergie débordante du groupe méritait sans doute une fosse plus dense et plus réactive.

Agnes Obel, l’élégance en mouvement

Nous n’avions pas revu Agnes Obel depuis… douze ans, déjà à Beauregard.

Cette nouvelle tournée apporte une évolution bienvenue à son univers. Sans renier ce qui fait sa singularité, la compositrice danoise enrichit désormais ses morceaux de textures électroniques plus présentes et d’une batterie qui apporte davantage de relief à l’ensemble.

Le résultat reste d’une beauté saisissante. La délicatesse de ses compositions est intacte, mais gagne en ampleur et en intensité. La setlist traverse l’ensemble de sa carrière, de Philharmonics à Citizen of Glass, tout en laissant une belle place à ses albums les plus récents.

Un très beau concert.

Le seul point noir ne venait malheureusement pas de la scène. Une partie du public semblait davantage venue discuter que profiter de la musique. Pour un concert aussi intimiste, les conversations permanentes finissaient parfois par couvrir les passages les plus silencieux. C’est dommage, autant pour les artistes que pour les spectateurs réellement venus écouter.

Jolagreen, la belle découverte

Nous connaissions très peu Jolagreen avant cette édition.

En quelques morceaux, le rappeur réussit pourtant à capter l’attention. Une présence scénique solide, beaucoup d’énergie et une vraie capacité à embarquer le public : une découverte qui donne envie d’aller écouter le reste de son travail.

Vladimir Cauchemar & Vald, un joyeux chaos

Impossible de rester indifférent devant Pandemonium Reloaded.

Vladimir Cauchemar et Vald proposent un spectacle complètement déjanté, où se mêlent humour absurde, scénographie délirante et grosses montées d’énergie. C’est le genre de proposition qui désoriente une partie du public, mais c’est précisément ce qui fait son intérêt.

Un immense bazar parfaitement orchestré.

Royel Otis, l’efficacité sans artifices

Pas besoin d’en faire des tonnes : Royel Otis confirme pourquoi le duo australien connaît une ascension aussi rapide.

Le concert est simple, naturel et particulièrement efficace. Leur reprise de Murder on the Dancefloor déclenche immédiatement les chants du public, tandis que Oyster in My Pocket prouve que leurs compositions fonctionnent tout aussi bien en live.

Dropkick Murphys, le concert de la journée

S’il ne fallait retenir qu’un seul concert, ce serait probablement celui-ci.

Les Dropkick Murphys livrent une prestation d’une intensité folle. Pendant plus d’une heure, le groupe enchaîne les morceaux sans laisser retomber la pression. Ça saute, ça chante, ça danse : l’énergie est communicative.

Mais le concert dépasse largement le simple cadre musical.

Le groupe interprète notamment First Class Loser, adressée à Donald Trump, avant un discours particulièrement émouvant consacré à leur visite des plages du Débarquement quelques heures plus tôt. Le chanteur évoque ensuite les récentes manifestations néonazies à Washington et rappelle qu’il est du devoir de chacun de ne jamais laisser ces idéologies reprendre de la place.

Franz Ferdinand, une machine à tubes

Quelle claque.

Près de vingt ans après leurs premiers succès, Franz Ferdinand conserve une énergie impressionnante. Alex Kapranos ne cesse de faire participer le public et les classiques s’enchaînent avec une efficacité redoutable.

Impossible de rester immobile devant une telle succession de tubes. Toute la foule danse, chante et semble connaître chaque refrain.

Simple, fédérateur et terriblement efficace.

Une programmation qui aurait parfois gagné à être rééquilibrée

S’il fallait formuler une réserve sur cette édition, elle concernerait certains horaires de passage.

L’exercice est évidemment complexe : il faut composer avec la popularité des artistes, les contraintes techniques et la diversité des styles.

Mais voir shame jouer aussi tôt dans la journée, devant un public encore peu mobilisé, ou passer directement de l’univers totalement déjanté de Vladimir Cauchemar & Vald à la pop beaucoup plus posée de Charlotte Cardin donnait parfois l’impression que certains enchaînements auraient pu être pensés autrement.

Quelques ajustements auraient sans doute permis à plusieurs concerts de trouver un public encore plus réceptif.

Une édition qui confirme la singularité de Beauregard

Malgré ces quelques réserves, Beauregard 2026 reste une très belle réussite.

Le festival continue d’assumer ce qui fait sa force depuis des années : une programmation qui ose mélanger les générations, les esthétiques et les univers musicaux sans jamais perdre en cohérence. C’est aussi ce qui explique la diversité de son public, très familial, très curieux… parfois un peu distrait, il faut bien l’avouer.

Entre la démonstration de Christone « Kingfish » Ingram, l’élégance d’Agnes Obel, la puissance des Dropkick Murphys, la folie de Vladimir Cauchemar & Vald et l’inépuisable énergie de Franz Ferdinand, cette journée du samedi nous laisse surtout le souvenir d’un festival vivant, généreux et fidèle à ce qui fait son identité depuis près de deux décennies.