Rock alternatif, musique indé, post-punk, shoegaze, cold wave… Le terme musique alternative est utilisé partout, mais sa définition reste étonnamment difficile à cerner. Et pour cause : l’alternatif n’est pas vraiment un genre musical au sens strict.
À l’origine, la musique alternative désigne surtout des artistes qui évoluent en marge des grands circuits commerciaux et des tendances dominantes. Avec le temps, le terme s’est pourtant transformé. Certains groupes autrefois considérés comme alternatifs sont devenus immenses, tandis que de nouveaux courants ont continué à apparaître en dehors du mainstream.
Alors, qu’est-ce que la musique alternative ? D’où vient cette appellation ? Et pourquoi parle-t-on autant de rock alternatif et de musique indé ?
Qu’est-ce que la musique alternative ?
La musique alternative désigne un ensemble de courants musicaux qui se développent initialement en dehors des standards dominants de l’industrie musicale.
Plutôt qu’un son précis, le terme renvoie donc historiquement à une position dans le paysage musical : celle d’artistes, de groupes et de scènes proposant une alternative aux productions les plus commerciales.
C’est ce qui explique l’extrême diversité des artistes associés à cette appellation. Deux groupes considérés comme « alternatifs » peuvent avoir très peu de choses en commun musicalement.
On retrouve néanmoins quelques caractéristiques récurrentes : une importance accordée à l’expérimentation, une esthétique souvent plus singulière, une proximité historique avec les labels indépendants et différentes scènes underground, ainsi qu’une volonté de s’éloigner, au moins à l’origine, des codes musicaux dominants.
Mais aucune de ces caractéristiques n’est une règle absolue.
C’est probablement la meilleure manière de comprendre la musique alternative : moins comme un genre que comme une immense famille de musiques situées, à un moment donné, à côté du courant dominant.
D’où vient la musique alternative ?
Les racines de la musique alternative sont difficiles à placer précisément. Dès les années 1960 et 1970, de nombreux artistes développent déjà des approches expérimentales ou underground en marge de l’industrie musicale traditionnelle.
Mais la notion prend véritablement de l’importance avec l’explosion du punk à la fin des années 1970, puis avec les nombreuses scènes qui apparaissent dans son sillage.
Le post-punk en est l’un des meilleurs exemples.
Des groupes comme Joy Division, The Cure, Siouxsie and the Banshees ou Wire reprennent certains principes du punk tout en faisant considérablement évoluer sa musique. Les guitares restent présentes, mais les structures deviennent plus libres, les atmosphères plus sombres et les influences plus larges.
Autour de ces groupes se développent des labels indépendants, des salles, des radios et des communautés qui permettent à des artistes d’exister sans nécessairement passer par les grands circuits de l’industrie.
L’idée d’une musique « alternative » commence alors à prendre tout son sens.
Le rock alternatif, cœur historique de la musique alternative
Même si la musique alternative ne se limite pas au rock, le rock alternatif est historiquement l’un de ses courants les plus importants.
L’expression commence à être largement utilisée dans les années 1980 pour regrouper une multitude de groupes difficiles à intégrer aux catégories traditionnelles du rock.
Aux États-Unis, des groupes comme R.E.M., Pixies ou Sonic Youth développent des approches très différentes. Au Royaume-Uni, The Smiths, The Jesus and Mary Chain ou encore certains groupes issus du post-punk participent également à cette effervescence.
Une fois encore, difficile de définir un « son rock alternatif ».
Sonic Youth expérimente avec les accordages et les textures de guitare. Pixies joue énormément sur les ruptures de dynamique. The Jesus and Mary Chain transforme le bruit et la saturation en éléments mélodiques. R.E.M. développe un rock plus mélodique qui contribuera fortement à l’émergence de la scène alternative américaine.
Ce qui rassemble ces artistes est alors autant leur rapport aux conventions du rock que leur musique elle-même.
Quand le rock alternatif devient mainstream
Voilà tout le paradoxe.
À partir de la fin des années 1980 et surtout au début des années 1990, la musique alternative devient tellement populaire qu’elle commence elle-même à intégrer le mainstream.
L’explosion de Nirvana et du grunge constitue évidemment un moment charnière. Avec Nevermind en 1991, un groupe provenant de la scène indépendante américaine devient un phénomène mondial.
Dans les années qui suivent, des groupes associés de près ou de loin au rock alternatif connaissent à leur tour un immense succès commercial.
C’est là que la définition devient plus compliquée.
Peut-on encore parler de musique alternative lorsque celle-ci domine les classements ?
Oui, si l’on considère « alternatif » comme une esthétique et un héritage musical. Beaucoup moins si l’on conserve son sens originel de musique située en dehors du circuit dominant.
Cette contradiction accompagne encore le terme aujourd’hui.
Musique alternative et musique indé : quelle différence ?
Les expressions musique alternative et musique indé sont régulièrement utilisées comme synonymes. Historiquement, elles ne signifient pourtant pas exactement la même chose.
« Indé » vient d’indépendant. À l’origine, le terme décrit donc surtout la manière dont la musique est produite ou distribuée : un artiste signé sur un label indépendant plutôt que sur une major.
« Alternatif » décrit davantage une position esthétique ou culturelle par rapport à la musique dominante.
Dans la pratique, la frontière est devenue extrêmement floue.
Un groupe peut avoir une esthétique indie tout en étant signé sur une major. À l’inverse, un artiste totalement indépendant peut produire une musique pop parfaitement conventionnelle.
Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’indie rock, d’indie pop ou de musique alternative, on parle donc souvent autant d’une esthétique que d’un modèle économique.
Quels genres appartiennent à la musique alternative ?
Il n’existe pas de liste officielle des musiques alternatives. Le terme fonctionne plutôt comme un grand ensemble dont les contours évoluent selon les époques.
Le rock alternatif en constitue la branche la plus évidente, mais de nombreux mouvements lui sont liés : post-punk, indie rock, shoegaze, dream pop, grunge, noise rock, gothic rock ou encore certaines formes de punk.
Le shoegaze, par exemple, pousse très loin le travail sur les textures de guitare. Des groupes comme My Bloody Valentine, Slowdive ou Ride utilisent saturation, réverbération et effets pour créer d’immenses nappes sonores dans lesquelles la voix se fond presque comme un instrument supplémentaire.
Le post-punk et ses descendants privilégient souvent les lignes de basse, les rythmiques répétitives et des atmosphères plus froides. Des décennies après Joy Division, cet héritage reste audible chez de nombreux groupes contemporains.
Mais réduire la musique alternative aux guitares serait une erreur.
Du rap à l’électro : l’alternatif existe aussi ailleurs
Le terme alternatif peut s’appliquer à presque tous les grands genres musicaux dès lors que des artistes s’éloignent des codes dominants de leur scène.
Dans le rap alternatif, cette volonté passe souvent par des productions atypiques, des structures moins conventionnelles ou le mélange avec d’autres genres. Des artistes comme JPEGMAFIA, clipping. ou Billy Woods illustrent différentes facettes d’un hip-hop plus expérimental, loin des formats les plus classiques du rap mainstream.
Même logique dans la musique électronique, où l’underground occupe historiquement une place immense. Des artistes comme Oneohtrix Point Never, Kelly Lee Owens ou Actress explorent des territoires à la frontière de l’ambient, de la techno, de l’IDM ou de la musique expérimentale.
On pourrait également parler de pop alternative, de folk alternatif, de R&B alternatif ou de nombreuses scènes expérimentales. Dans tous ces cas, « alternatif » ne décrit pas nécessairement un son précis : le terme indique surtout une manière de s’éloigner des conventions dominantes d’un genre pour explorer autre chose.
C’est aussi pour cette raison que la notion reste aussi difficile à délimiter.
La musique alternative existe-t-elle encore aujourd’hui ?
Plus que jamais. Mais sa définition a changé.
Internet et le streaming ont largement bouleversé l’opposition traditionnelle entre musique indépendante et grande industrie. Un artiste peut enregistrer un morceau dans sa chambre, le publier lui-même et toucher quelques semaines plus tard plusieurs millions d’auditeurs.
Dans le même temps, des esthétiques autrefois extrêmement underground sont désormais accessibles instantanément.
Le shoegaze en offre un bon exemple. Longtemps associé principalement à une scène britannique du début des années 1990, le genre connaît depuis plusieurs années une nouvelle popularité auprès d’un public beaucoup plus jeune. Des groupes historiques comme Slowdive côtoient désormais des formations contemporaines comme DIIV, bdrmm ou Slow Crush, ainsi qu’une multitude de nouveaux projets apparus sur Internet.
Même phénomène du côté du post-punk et de la cold wave, dont l’héritage continue de circuler chez des groupes contemporains très différents.
L’alternatif n’a donc pas disparu. Il s’est fragmenté.
Quels artistes écouter pour découvrir la musique alternative ?
Pour découvrir la musique alternative, le plus intéressant est peut-être de s’éloigner des quelques groupes que tout le monde connaît déjà.
Côté shoegaze et rock alternatif, DIIV constitue une excellente porte d’entrée, notamment avec Deceiver ou Frog in Boiling Water. Dans une veine parfois plus brumeuse, bdrmm mélange shoegaze, post-punk et électronique, tandis que Slow Crush développe un son beaucoup plus massif et saturé.
Pour quelque chose de plus nerveux, Wednesday mélange rock indépendant, noise rock et influences country, tandis que Protomartyr propose depuis plus d’une décennie un post-punk sombre et particulièrement habité.
Du côté des sonorités plus froides, Molchat Doma, Nürnberg, Ploho ou Twin Tribes permettent d’explorer différentes ramifications contemporaines du post-punk, de la cold wave et de la dark wave.
On peut encore aller chercher ailleurs : Preoccupations pour un post-punk tendu et labyrinthique, Nothing pour des guitares shoegaze particulièrement lourdes, Maruja pour quelque chose de beaucoup plus explosif ou Just Mustard pour un rock expérimental où guitares et textures électroniques finissent presque par se confondre.
Ce ne sont évidemment que quelques portes d’entrée. C’est justement tout l’intérêt de la musique alternative : partir d’un groupe, suivre ses influences, ses scènes voisines et ses descendants, puis finir très loin de son point de départ.
Pourquoi parle-t-on encore de « musique alternative » ?
Parce que le terme reste pratique, malgré toutes ses contradictions.
Il permet de réunir des artistes qui ne partagent pas nécessairement le même son mais qui appartiennent à une histoire commune faite de scènes indépendantes, d’expérimentation et de détournement des codes dominants.
La musique alternative est donc presque impossible à enfermer dans une définition figée. Et c’est peut-être précisément ce qui la caractérise : ses contours évoluent avec les époques, les scènes et ce que l’industrie considère elle-même comme mainstream.
Les travaux universitaires consacrés aux musiques populaires vont d’ailleurs dans ce sens. L’indie et l’alternatif ne se résument pas à une simple indépendance vis-à-vis des majors : ils se sont aussi construits autour de scènes locales, de réseaux hérités notamment du post-punk et de codes culturels propres. La frontière entre alternatif et mainstream n’a ainsi jamais cessé de se déplacer.
Chaque époque possède son mainstream et, quelque part à côté, des artistes cherchent autre chose. Certains resteront confidentiels. D’autres finiront par remplir des salles immenses. Puis une nouvelle génération apparaîtra à son tour en marge de ce qui est devenu populaire.
L’alternatif est moins un genre figé qu’un mouvement permanent : ce qui existe à côté, avant parfois de finir au centre.
Pour aller plus loin : Matthew Bannister, « ‘Loaded’: indie guitar rock, canonism, white masculinities », Popular Music, Cambridge University Press, 2006.


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